« Le monde est rempli de ‘feux follets’, de silhouettes égarées dans des villes éclairés qui perdent leur lumière à mesure que le temps passe. » – Entretien avec Geoffroy Delacroix

Geoffroy D., créateur de Dernière Volonté, façonne depuis près de trois décennies un univers musical singulier, empreint de mélancolie, d’émotions poignantes et d’une élégance caractéristique. Avant sa prestation au festival Tower Transmissions à Dresde, le 26 septembre, nous parlons d’art, d’indépendance créative, du passage du temps et d’expériences personnelles

JOANNA DARK: Ta musique nous conduit très souvent vers la mémoire et la perte, tout en portant en elle une forte charge émotionnelle. Sur Frontière, j’y retrouve quelque chose qui m’est particulièrement familier. C’est peut-être lié au fait que j’ai moi-même connu la perte de personnes qui m’étaient chères. Penses-tu que le calme puisse lui aussi être une source de création, ou que l’art véritable naisse toujours d’une forme de fissure ?

GEOFFROY DELACROIX: La mort est une part intrinsèque de la vie et inversement. J’ai perdu beaucoup d’amis ces derniers temps et à chaque fois c’est une douleur profonde que j’essaie de relativiser, de rationaliser. Le malheur arrive un jour et le détourner pour en tirer une énergie créative me parait essentiel pour traverser les épreuves. La vérité des sentiments apparait alors plus brute plus plus viscérale. Quoi de plus troublant qu’un sentiment brut ou se mêle tristesse, amour, nostalgie et espoir?


Et y a-t-il un sentiment que tu n’as pas encore transformé en musique ?

La joie, mais il suffit d’écouter un disque de Dean Martin pour la trouver donc je n’ai pas besoin de le faire.

Sur beaucoup de tes albums, les orgues sont présents, mais, pour moi, ils ont une force toute particulière sur Immortel. J’ai parfois même l’impression que ta musique sent l’encens… qu’elle construit une atmosphère qui évoque le sacré. Une certaine spiritualité imprégnait-elle consciemment ton œuvre, ou est-ce plutôt le regard de l’auditeur ?

J’ai eu beaucoup d’histoires compliqués avec la religion … Toute ma jeunesse en a été marquée et, inévitablement j’ai intégré certains éléments ‘folklorique’ comme les orgue dans ce que je fais. Ils ont une dimension sacrée et hors du temps et c’est ça qui me plait.

C’est un peu par hasard que je les utilises et le fait que mon premier clavier disposait de ce son si particulier n’est pas étranger à mon intérêt pour ça. Je penses aussi qu’il est devenu une signature du son Dernière Volonté avec le temps.

Dans ton œuvre, certains symboles semblent aussi revenir régulièrement (Devant Le Miroir, FrontièreCristal…). Les miroirs. La transparence. Le cristal. Qu’est-ce qui te pousse à revenir sans cesse vers ces symboles ?

Il me faudrait une psychanalyse pour comprendre ce qui me ramène à cela en permanence. Mais en réalité je crois que nous sommes tous obsédés par notre reflet (miroir), la mort (le vide) et la fragilité/maladie (cristal). Mais tu peux rajouter l’obscurité, la guerre, la jeunesse, la séparation, la destruction, l’amour et le soleil de l’été.

Une telle figure, marquée par la mort et l’égarement existentiel, est notamment Alain Leroy, le héros du film Le Feu follet, inspiré par le destin de Jacques Rigaut. Je sais que, lorsque tu étais très jeune, tu t’es reconnu dans ce personnage. Je me demande quel regard tu portes aujourd’hui sur Alain, avec le recul d’un homme mûr.

Je le comprends toujours et je n’ai pas changé même si, avec le recul, le suicide est à relativiser. Le Feu Follet a été important pour moi pendant longtemps et, comme tu le soulignes, je n’ai pu m’empêcher de m’identifier à ce personnage complexe et perdu.

La première fois que j’ai vu le film je penses ne pas l’avoir compris (j’avais 16 ans). Mais en le revoyant des années plus tard il m’a paru évident, comme un étonnant miroir. Ce qui est intéressant c’est que le personnage n’est pas le même dans le livre que dans le film. L’un est assez proche de son auteur et l’autre de son réalisateur. Comme si Alain Leroy était, au final, une forme commune et dramatiquement inscrit dans les rues de Paris.

Le monde est rempli de ‘feux follets’, de silhouettes égarées dans des villes éclairés qui perdent leur lumière à mesure que le temps passe. Je ne peux que les comprendre comme Balzac comprenait les « désenchantés » en son temps.

Et si tu pouvais dire quelque chose au jeune Geoffroy, que lui dirais-tu ?

N’ai pas peur.

Tu répètes que, dans la création, ce qui compte le plus, ce sont les émotions, la vérité et ce que l’on porte réellement dans son cœur, tandis que tout le reste n’est qu’une imitation.

Ce qui est vrai et vérifiable. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui vivent leur ‘art’ de la façon la plus sincère même si je ne les rejoins pas sur leurs choix. Que ce soit dans l’écriture, la musique ou l’image c’est pareil, ce qui prédomine c’est la singularité, l’exception et le travail.

J’ai l’impression qu’aujourd’hui, le monde est encore plus tourné vers les apparences et l’image que vers l’authenticité. Penses-tu qu’il soit aujourd’hui plus difficile de créer sans céder aux attentes des autres et de rester fidèle à ce que l’on porte vraiment en soi ?

Chaque époque change la précédente avec ses bons et ses mauvais côtés. Il est plus facile de créer aujourd’hui qu’hier mais, paradoxalement, il est beaucoup plus difficile de sortir de la masse et de se distinguer. Il ne faut pas céder aux attentes ça n’a aucun sens! Je n’aime pas vraiment refaire un disque à l’identique de l’autre même si, j’en ai conscience, il existe un fil conducteur entre chacun d’entre eux.

Photo: JD

J’ai beaucoup aimé tes paroles lorsque tu disais que ce qui t’intéresse le plus, c’est l’unicité de chaque être humain. Une telle réflexion demande de la profondeur et un regard particulièrement attentif sur les autres… En tant qu’individualiste, rencontres-tu souvent des personnes qui changent ta façon de regarder le monde ?

On apprend toute notre vie donc oui je croises des personnes qui ont cette force de caractère mais c’est très rare. Je m’efforce de comprendre le monde qui m’entoure et je me rends compte que la somme de mes connaissances est une multitudes de choses que je prends de ci de là. Sans la singularité des individus il n’y aurait rien! Ou plutôt si, un monde terrifiant proche de celui dépeint par Orwell et vers lequel se dirige beaucoup de nations. Je suis pessimiste sur le futur car l’humanité perdra tout tant qu’elle n’aura pas compris la valeur de la vie qui l’entoure.

Y a-t-il quelque chose qui te semblait autrefois extrêmement important et qui, aujourd’hui, a complètement perdu son importance pour toi ?

Les villes ont perdues de leurs importances pour moi. La vraie connexion est ailleurs, dans la terre, dans les aires, dans l’eau, la vie sauvage et le ciel. Les vrais Dieux sont là, le reste disparaitra, inévitablement.

Après toutes ces années de création, qu’est-ce qui donne aujourd’hui le plus de sens à ta vie ?

Mes proches et les animaux.

„River Seine and Paris Exposition, France” 1900, stereoscopy, Wikimedia Commons

Si j’allais à Paris et que je voulais découvrir la ville à travers ton regard, où m’enverrais-tu ? Pas vers les lieux que l’on retrouve dans tous les guides, mais là où l’on peut mieux comprendre la France, son histoire ou son esprit. Ou bien y trouver une part de soi-même.

Paris a beaucoup changé ces dernières années et pas forcément en bien mais elle reste la plus belle ville du monde. Il faut, pour la connaitre, s’enfoncer dans son centre, dans son bruit, ses altérations, ses contradictions et sa mécanique. Puis se laisser porter par le nom des rues en suivant la seine, les avenues, les réverbères, son intestin mécanique et électrique et ses bruits. Il n’y a pas vraiment de sens mais souvent tout part de son centre.

Quand je regarde les noms qui reviennent dans tes interviews – Céline, Jacques Rigaut, Drieu La Rochelle, Guillaume Apollinaire, Alan Vega ou encore Taxi Girl… Ces dernières années, as-tu découvert un créateur qui a rejoint ce cercle ? Ou peut-être que ton univers musical a changé avec le temps ?

Je ne renie rien mais je mets de côté certains auteurs pour en privilégier d’autres et c’est pareil pour beaucoup de disciplines qui me touchent. Pour répondre à ta question je reste curieux de tout et ce qui m’entoure c’est extrêmement important. Je ne veux pas rester coincé dans une bulle et me limiter et c’est souvent ça le piège, ça n’aurait pas vraiment de sens. Mon univers musical reste le même puisque je suis le seul maitre à bord malgré les années passantes et parfois une lente démotivation.

Pendant de nombreuses années, tu as collaboré avec Albin Julius et Hau Ruck!. Avec le recul d’aujourd’hui, qu’est-ce que tu appréciais le plus dans cette collaboration ?

Hau Ruck a été un tremplin pour moi a un moment ou je n’avais pas vraiment de label sérieux.

J’ai commencé à correspondre avec Albin vers 1999 je crois et nous avons tout de suite commencé à travailler ensemble. C’était une période très stimulante. Albin avait une ouverture d’esprit totale sur ce que représentait Hau Ruck!, il voulait sortir toutes les musiques du monde et ouvrir son catalogue à beaucoup de formations. Il avait des goûts très variés, très éclectiques et quand je lai connu il adorait des trucs comme Manu Tchao, Falco, Georges Michael et Moby, il les écoutait tout le temps.

Avec Hau Ruck il nous ouvrait une porte magnifique, c’était super de pouvoir enregistrer des choses simples, très amateur et de les sortir facilement sans stress. Par son expérience Albin avait une grande longueur d’avance sur moi et le deal signé avec Tesco m’a fait rentrer dans un circuit de distribution plus ambitieux que ce à quoi j’avais eu droit. Tout d’un coup je voyais mes disques dans des magasins et des gens me parlaient avec intérêt de ma musique, je préparais mes premiers ‘live’ c’était assez fou, rapide et très stimulant.

Tes albums ont une identité visuelle très reconnaissable. Comment se déroule cette partie du processus créatif, et dans quelle mesure t’impliques-tu dans la création des pochettes d’album ?

Depuis Mon Meilleur Ennemi c’est Andy Julia qui s’occupe de cela et ce n’est pas une mince affaire. Tout se passe souvent dans ce sens: finir l’album, réfléchir à sa symbolique visuelle, comment s’en rapprocher et chercher ou créer le/les image/s. Andy est patient et dispose d’une base hallucinante de photos ce qui permet d’aller très loin et d’avoir un champ de possibilités très important. Tout repose sur l’alchimie du son et de l’image et souvent ça ne marche pas du premier coup.

Tes auditeurs ont appris la patience. Peux-tu nous dire si cette patience sera bientôt récompensée et s’ils peuvent espérer entendre de nouveaux morceaux ?

Normalement oui. J’ai beaucoup travaillé ces dernières années donc j’ai de la matière et de quoi faire pas mal de disques qui ont du sens. Le premier est CENDRES qui devrait sortir en Septembre et pour le reste il faudra ouvrir l’oeil et le bon.

Fin septembre, tu joueras avec Dernière Volonté au Tower Transmissions Festival à Dresde. À quoi pouvons-nous nous attendre lors de ce concert ?

Je ne le sait pas moi même. C’est encours… Qui vive verra!

Merci infiniment pour ce bel échange.

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